A suivre, Ecriture

Nouvelle – « Tabassage » (Épisode 5/5)

« Décidément Arnaud ne peut tenir sur une chaise bien longtemps. Tout en parlant, il a fini par déposer son livre sur la table pour se lever. L’énergie de ses 25 ans inquiète autant qu’elle rassure Kamel. L’éducateur se doit de canaliser cette énergie pour réussir à planter les bonnes graines. Le garçon parle et fait les cent pas dans la pièce.

  • Bon et bien je vois que tu es venu avec un livre aujourd’hui. Tu y es retourné donc ?

  • Bah ouais. J’ai laissé passer deux jours et chui r’tourné. Cette fois-ci on était juste trois dans la bibli. J’me suis approché des étagères et j’t’assure Kamel, j’étais intimidé. Hey ça m’arrive pas souvent crois moi.

  • Je veux bien te croire.

  • Mais j’me suis pas démonté hein ! J’ai fait l’mec qui savait c’qui cherchait mais en vrai j’étais flippé. J’savais pas quoi r’garder. J’ai vu y’avait un truc « roman », j’ai r’gardé dans les étagères.

  • Arnaud, assieds-toi s’il te plait.

Il se rassoit, reprend son livre, montre la couverture.

  • Justement, en r’gardant sur les étagères, j’ai vu c’livre.

  • « L’œil du loup ». Ah c’est un excellent roman ça. Tu es bien tombé. Tu as de la chance de l’avoir trouvé.

  • Ouais il est bien.

L’atmosphère dans la pièce a brutalement changé. D’expansif, Arnaud a soudain mué en nerveux. En se rasseyant, il n’a reposé qu’une fesse. Sa jambe s’est remise à s’agiter, il ne cesse de se gratter la tête. La soudaine fièvre du garçon décontenance Kamel. Arnaud a soufflé sa dernière réplique avec un certain trouble. Il n’ose le révéler à l’éducateur mais le livre a, dès l’incipit, eu l’effet d’une déflagration. Son cerveau endormi s’en est trouvé bastonné, éreinté. Arnaud s’est saisi du livre et l’a ouvert pour faire celui qui prend le temps de choisir sa lecture. Dès les premiers mots, l’ouvrage l’a happé.

« Debout devant l’enclos du loup, le garçon ne bouge pas. Le loup va et vient. Il marche de long en large et ne s’arrête jamais. 

M’agace celui-là’

Voilà ce que pense le loup. Cela fait bien deux heures que le garçon est là, debout devant ce grillage, immobile comme un arbre gelé, à regarder le loup marcher.

Qu’est-ce qu’il me veut ?’

C’est la question que se pose le loup. Ce garçon l’intrigue. Il ne l’inquiète pas (le loup n’a peur de rien), il l’intrigue. »

C’est de lui qu’il parle. Le cœur d’Arnaud se met à battre plus fort. Les premiers mots du livre ne font que relater ce qu’il a vécu deux jours auparavant. Ses mains se font plus moites. Il regarde autour de lui. Il lui semble que son rythme cardiaque résonne dans toute la salle. Ses tempes s’embrasent. Il appuie une épaule sur les rayonnages. Rouvre le livre. Relit le passage. L’enfant qui se fige et observe, c’est lui face à la masse de livres sur les étagères. Le loup, c’est la bibliothèque qui lui fait front. Elle ne lui a pas résisté longtemps. Elle s’est vite saisi de cet insoumis pour lui coller ses mots sous le nez. Elle va lui montrer combien elle peut être coriace aussi. La phase séduction lui a permis d’attirer l’importun. Il ne sortira pas indemne de ses griffes. Avant tout, l’emmerdeur mérite un tabassage en règle. Rien de mieux pour cela que la rencontre de pages qui le brutalisent. Elles vont lui montrer combien sa petite gueule est abjecte. Lui fourrer un miroir dans les mains. La bibliothèque est passée experte dans ce petit manège. Une manœuvre qui lui permet de flanquer exactement les mots qu’il faut à l’arrogant de passage. Il ne peut alors que flancher et se soumettre, reconnaissant la puissance du verbe. Arnaud est frappé par la similitude des situations. Lui qui n’a jamais ouvert un livre de sa vie se voit brutalement souffleté. Les pages s’animent pour mieux esquinter son esprit tourneboulé. Que lui veulent ces mots qui l’attrapent par le col et le mouchent ? Le temps de réagir et c’est déjà trop tard. Le livre s’est refermé sur son esprit. La nasse est hissée. Difficile de fuir. Le mutin va devoir vivre avec les mots, supporter leurs caprices, dompter leurs humeurs, affronter leurs angoisses.

Le passage à tabac confronte le désormais lecteur avec lui-même. La bibliothèque choisit les mots avec soin. Elle fait se rencontrer deux fragilités au moment le plus opportun. Une fois l’énergumène ferré, le bizutage prend fin. Le poisson est plongé dans le bain des mots. L’immersion devient vite vitale, addictive. Il ne risque pas d’en sortir. Il faut toujours se méfier des livres. »

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