A suivre, Ecriture

Nouvelle – « Tabassage » (Épisode 2/5)

« Mais pour Kamel, la prison c’est une première. Plusieurs mois auparavant, il a rencontré un visiteur de prison qui lui a donné envie de se pencher sur la mission. C’en est une, et bien grande. Jusqu’à présent, le jeune homme ne fait que son travail. Avec ce rôle de visiteur des prisons, c’est une mission qu’il s’octroie. Entre le boulot et la mission, résident l’engagement inconditionnel et l’absence de rétribution sonnante et trébuchante.

Sa première rencontre avec Arnaud, Kamel s’en souvient avec une certaine gêne. A 25 ans, sa nonchalance l’exaspère, son phrasé le catalogue. Kamel, qui met un point d’honneur à ne pas juger sur une première impression, se surprend à déconsidérer le tout jeune homme qui lui fait face. Une heure durant, il bouillonne intérieurement. Arnaud est loin d’être bavard, et quand il parle c’est à coup d’onomatopées ou d’expressions expéditives. Quand il quitte la maison d’arrêt, Kamel se demande s’il est judicieux d’y revenir. Arrivera-t-il à quelque chose avec cet énergumène empoté ? L’incertitude ne dure que le temps d’une soirée. Le lendemain au réveil, tout atermoiement est balayé. Le challenge est assez éminent pour ne pas être relevé. Dès que la décision est prise de ne pas abandonner le « cas Arnaud », les idées fusent dans le cerveau de Kamel. Comme inspiré, il se prend à échafauder un plan sur mesure. Il va falloir confronter Arnaud avec lui-même.

Pour cela, rien de mieux que l’écrit. Le dédale des mots ne peut que vous mener à vous-même. Kamel en est convaincu. Avant cela, il apparait indispensable à l’éducateur de mettre le jeune garçon en mouvement. Le prisonnier lui est apparu tel un mollusque à remuscler tant physiquement que moralement. D’où l’idée de la marche. Il aime faire courir les jeunes dont il s’occupe. Si Arnaud n’a pas la possibilité de galoper sur des kilomètres, la marche régulière devrait le remettre d’aplomb. Kamel compte sur l’effort physique pour relancer la machine cérébral. Il a parfois honte de considérer Arnaud comme une parcelle en friche. Il met pourtant un point d’honneur à le débroussailler pour en faire une terre fertile. La sueur permet de déblayer le terrain. Les pas augmentant de semaine en semaine, elles arrachent une à une les mauvaises herbes, celles de la perte de temps et de la provocation gratuite. Arnaud a beau protester, renoncer parfois à sa marche quotidienne. Il y revient bien vite. Kamel refuse de le lâcher. L’effort devient pour le prisonnier un moteur, puis un besoin. L’éducateur peut dès lors passer à l’étape suivante. Après le déblaiement, vient le temps du reboisement. Pour planter les graines de la réflexion, Kamel choisit de semer des pages.

  • Dis-moi Arnaud, quel livre as-tu déjà lu ? demande un jour Kamel.

En posant cette question somme toute anodine, Kamel s’attend à tout sauf à la réaction d’Arnaud. Le jeune garçon le fixe soudain avec des yeux ronds. Il n’a posé qu’une fesse sur le siège qui fait face à son éducateur. Assis de biais, comme prêt à fuir, il appuie un bras sur la petite table qui les sépare. Sa jambe droite ne cesse de s’agiter. Il semble se demander si la question a bien été posée. Si elle lui est réellement destinée. Le livre. Il ne se souvient pas avoir déjà croisé son chemin. Ou alors c’était pour tourner en ridicule ceux qui avaient choisi de se pencher sur ses pages. La question de Kamel est absurde. Mais il va bien falloir y répondre.

(à suivre…)

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4 Comments

  • Reply Saadia - Cocaïnolivre. 21 septembre 2016 at 1:40

    Je kiffe ! J’ai particulièrement aimé les passages introspectifs mais tu commences à me connaître… 🙂

  • Reply Bookapax 21 septembre 2016 at 4:03

    Mercii Saadia ! <3

  • Reply Hélène 21 septembre 2016 at 4:28

    Bonjour , je trouve votre idée géniale merci de nous faire partager cette nouvelle en épisode c’est super !
    Bonne journée

  • Reply Bookapax 22 septembre 2016 at 4:51

    Merci Hélène c’est un réel plaisir 🙂

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