A suivre, Ecriture

Nouvelle – « Tabassage » (Épisode 1/5)

 

« Il faut se méfier des livres. Kamel a omis de le signaler à Arnaud. Il a oublié de lui dire combien les pages peuvent vous claquer à la gueule. Il ne l’a pas prévenu s’agissant des mots qui tabassent.

La première fois qu’Arnaud a ouvert un livre, c’est Kamel qui fait en sorte de le lui fourrer dans les mains.

  • Que fais-tu de tes journées ? lui demande-t-il un après-midi.

Arnaud aurait aimé lui dire alors combien il n’en pouvait plus de son air pédant et de ses phrases trop bien roulées. Mais Kamel bénéficiait du droit d’ainesse. En plus d’être disponible, son visiteur était un vrai gentil auquel on ne la fait pas. Il avait décidé de prendre Arnaud en charge, il fallait que le garçon suivent ses instructions et atteigne les objectifs fixés. Les gentils sincères en imposent. Arnaud les a toujours respectés. Leur bienveillance repousse sa rage et ses mauvais penchants. Alors il se tait face à Kamel.

  • Ben… euh… chépa, j’bouffe, j’regarde la télé, j’vais en promenade…

  • Est-ce que tu fais un peu de sport ?

  • Ben non, c’est soit le sport soit la promenade, c’est l’règlement.

  • D’accord. Si tu préfères la promenade vas-y, mais ne reste pas assis.

  • Comment ça ?

  • Il faut que tu marches. A partir de maintenant, quand tu seras en promenade, tu ne vas pas rester assis à prendre l’air.

  • Et qu’est-ce tu veux que j’fasse d’autre ?

  • Tu vas déterminer un parcours de marche.

  • Quoi ? Vas-y parle français steuplait !

Kamel ne peut s’empêcher de pouffer. Il sent qu’Arnaud bouillonne et que la formule de politesse n’a pas l’habitude de sortir de sa bouche.

  • Tu vas prendre un espace dans la cour de promenade, le visualiser, et chaque jour tu vas faire un nombre de pas déterminé d’accord ?

  • Comme dans les films, quand on les voit tourner en rond là ?

  • Si tu veux… Tu n’es pas obligé de tourner en rond. Tu peux faire des allers et retours entre deux points que tu auras choisis. Mais il faut que tu marches. Tiens, on va commencer avec 50 pas. A la prochaine promenade, tu vas faire 50 pas.

  • Ouais… Ok… Mais pourquoi tu me demandes ça ?

  • Fais-le. Tu me diras ce que tu auras ressenti…

  • Tu vas le faire hein ?

  • Ben ouais si tu veux hein ? Ça a l’air débile ton truc mais j’vais l’faire…

C’est au tour d’Arnaud de rire. Au fond il se dit qu’on risque fort de le prendre pour un demeuré. Lui qui ne sait que se poser, observer son monde et chambrer les autres va devoir se bouger. Il en est sûr, il va essuyer quelques sarcasmes. Il aurait dû refuser, biaiser. Mais non. Avec Kamel, c’est impossible. Il a beau essayer, tergiverser, il n’y arrive pas. Il marchera. Soit. »

La prison, c’est sa résidence secondaire. Il y a ses habitudes. Il peut les changer. Kamel, lui, peaufine sa stratégie. A 36 ans, cet éducateur surdiplômé en a vu passer des gamins. Il a bien tenté d’appliquer les recettes que ses instructeurs lui ont transmises. Elles lui ont vite déplu. Trop restrictives. Trop formatées. Bien peu humaines à son goût. Il s’est tourné vers les livres. Ils lui ont donné d’autres méthodes. Des préceptes venus d’ici et d’ailleurs. Il a même rencontré certains de leurs auteurs. Ses choix s’en sont trouvés confrontés. Il a testé. L’expérience a parfois été concluante. Il a réévalué, réajusté. Jusqu’à filer ses propres ficelles. Bien entendu, ces ficelles n’ont pas accroché tout le monde. Elles ont fini par rencontrer le succès qui cloue le bec aux baveux.

(à suivre…)

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