A suivre, Ecriture

Nouvelle – « L’alignement » (épisode 4/4)

 

« Mais les erreurs, même passées, vous rattrapent et vous éclaboussent. Ceux qui voient d’un œil torve votre soudaine popularité virtuelle ne se privent pas de les déterrer. Dans le cas de Sara, c’est une ancienne collègue qui refait surface. Quand elle demande à être son amie virtuelle, Sara l’accepte avec joie dans son cercle. Au moment où elle clique sur « accepter la demande d’ami », elle revoit des fous rires, des déjeuners en commun, mais aussi quelques coups bas et autres piques empoisonnées. Sara préfère passer au-dessus, ne se rappeler que les bons moments. Son ex-collègue, elle, ne va pas se priver de lui en rappeler un mauvais, de souvenir.

  • ‘Ah ah ah ! Après avoir collectionné les bouteilles, tu collectionnes les livres ?’

Sara ne sut jamais si la remarque était bénigne ou pleine de fiel. L’interrogation eut l’effet d’une déflagration. Des deux mains, Sara presse ses tempes. Elle repousse son siège, se lève et marche dans son salon. Tout est brouillé, altéré. Ses bibliothèques, elle les aperçoit à travers ses larmes comme une immense ombre menaçante. Sa tête est lourde tout d’un coup et Sara entend son cœur battre dans ses tempes. Le cri qui lui déchire les entrailles parvient difficilement à se frayer un chemin. Bouche ouverte, Sara suffoque. Elle peine à reprendre son souffle. Quand elle y parvient enfin, elle agrippe son fauteuil et s’y rassied. Elle n’y reste que quelques secondes et se relève. Impossible d’être maîtresse d’elle-même. Des vannes ont sauté. Les alluvions enfouis rejaillissent avec une sourde violence. Sara a enseveli ses tourments. Ils se rappellent à elle avec une rare férocité. Tout déborde et l’envahit. La folie la gagne. Le dard de la mesquinerie a anéanti tout discernement. Le bel alignement que Sara a pris soin de dresser tel un fragile rempart contre le chagrin s’effondre sous les griffes soudain acérées de la jeune femme. Tandis que les larmes dessinent des stries sur ses joues, Sara explose et balaie ces rangées d’ouvrages si soigneusement triés. Ils s’écroulent dans un lamentable froissement. Dans son emportement désespéré, Sara arrache de leur emplacement les ouvrages récalcitrants. Elle n’hésite pas à leur arracher les tripes, les vidant de leurs pages. L’amas feuillu grimpe haut. Sara trébuche et sombre.

On a tous nos petites manies. »

 
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