A suivre, Ecriture

#NaNoWriMo2016 (suite)

 

Après tout l’étiquette a du bon. Je m’y love en la saupoudrant de temps à autre d’une insolence toute candide. Je la fais mienne avec des yeux canailles. Elle me protège. Fait rempart. M’isole de ce monde que je regarde avec une perpétuelle stupeur.

Elle me permet ainsi de fixer cette enfant qui soudain s’est plantée devant moi. Elle me parle, me fait des signes. Je n’ai nullement envie de la suivre. Encore moins de jouer avec elle. J’ancre mon impénétrable regard dans le sien. Ne bouge pas du coin lecture dans lequel j’ai amarré mes fesses. Face à moi, la petite fille gesticule, va et vient, tente de me prendre la main. Je reste de marbre. Je refuse de me mouvoir dans cet environnement. Je m’y sens à l’étroit, mal à l’aise. Trop d’agitation. Une profusion écoeurante. Ma trop grande sensibilité est soumise à de puissantes tensions.

Quand la porte de la classe se referme derrière le dos du dernier parent à quitter la salle, quelque chose en moi vacille. Je ne suis là que depuis quinze minutes mais le tourbillon qui m’a happée dès mon arrivée a l’effet d’une cruelle rosserie. J’ai beau détourner le regard, tenter de trouver quelque avantage à la compagnie de mes semblables. Rien à faire. Tout m’accable et m’agresse.

Il faut à présent rejoindre la maitresse. Elle frappe dans ses mains pour obtenir un silence tout relatif. Elle finit par quémander l’aide de son assistante. A deux, elles nous poussent, nous bousculent, nous aiguillonnent rudement. Il s’agit pour elles de nous aligner sur trois grands bancs de bois en forme de U. Pour compliquer l’exercice, ordre nous est donné d’alterner les sexes. Une fille. Un garçon. Une fille. Un garçon. J’atterris entre un rouquin dont le coude se pose un peu trop âprement sur mon nez, et un brun plus que pataud qui achève de pulvériser mes derniers atomes d’assurance.

La timidité proche de la suppression dont on m’a affublée me contraint au repli. J’encaisse. En moi, tout titube et s’entrechoque. Hors de moi, rien ne transparait. J’endigue avec âpreté l’immense peine qui risque de me submerger. La vague de détresse inonde mes entrailles, noyant les larmes que je ravale. Plutôt que de m’imposer en poussant les deux malotrus qui me cernent à me concéder plus d’espace, je me rétracte pour éviter leur contact.

La journée peut dévider ses mornes heures. Je la regarde s’étaler, répondant de manière mécanique aux impératifs de l’écolière modèle.

En moi quelque chose s’est affaissé. Le temps de l’innocence est révolu. Mes pairs ont beau avoir trois ans, je vois bien qu’ils déploient des trésors de ressorts pour signer le contrat d’insertion qui les fait se fondre dans la masse. Je n’ai jamais su comment obtenir ce contrat. Quelque chose en moi a refusé de savoir. Je suis restée en marge de la cohorte, observant avec une admiration non dénuée d’avidité l’énergie déployée pour conquérir l’affiliation au groupe. J’ai eu beau examiner la manière dont mes semblables se guettaient, se flairaient, se tâtaient, rien n’y a fait. Le saisissement de ce premier jour ne m’a plus jamais quittée.

(à suivre)

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