A suivre, Ecriture

#Nanowrimo2016 (suite)

 

Les premières semaines, elles ont toléré ma présence au nom de l’inquiétude des nouveaux arrivants. Elles m’ont admise dans leur périmètre. Elles avaient l’habitude de ces enfants qui, les premiers temps, s’agglutinaient à leurs pieds. Elles leur laissaient le temps de humer cet espace nouveau, de l’apprivoiser avant de s’y aventurer.

J’avais moi-même eu de la compagnie les premiers jours. Peu à peu, la crainte avait laissé place au désir de découverte et d’aventure. Et la cour avait happé ces compagnons d’incertitude. Depuis mon banc, je les voyais désormais se presser, s’empresser, s’achopper, s’affronter, se quereller, et à nouveau s’accorder. Ou pas.

Près de moi, le regard des adultes est donc passé par plusieurs degrés. L’attendrissement doucereux est accompagné de sourires encourageants. L’incitation à rejoindre mes camarades est appuyée par des invitations empressées. Enfin l’âpre indifférence est accentuée par les regards de biais, dédaigneux.

Passé le délai légal d’appréhension, je deviens transparente. Mes états d’âme n’intéressent plus. Elles n’apparaissent plus recevables. La sanction tombe assez vite. Glaciale indifférence. Un détachement qui me chagrine tout autant qu’il m’arrange. J’ai l’oeil sur mes camarades tandis qu’à mes oreilles arrivent des propos surprenants. J’ai l’image et le son. Le spectacle et les propos des commentateurs.

Comme ce jour où un attroupement se forme au pied du toboggan. Mon regard va de l’une à l’autre des maitresses présentes. Leur conversation accapare leur attention. A quelques pas, une enfant a les prunelles qui s’affolent. Ses yeux vont de l’un à l’autre des filles et garçons qui l’entourent. Je suis en petite section et ces aînés de grande section me paraissent excessivement âgés. Celle qui semble être l’instigatrice du rassemblement s’approche de la fille au centre. De l’index, elle désigne les chaussures de sa souffre-douleur. L’assistance est flottante. Ses camarades sont tiraillés. Leur comportement dépend de leur place dans les trois cercles concentriques formés autour de la victime. Le cercle le plus éloigné et le plus nombreux observe la scène, mi-goguenards mi détachés. Le temps de récréation touche à sa fin et certains aimeraient en profiter. Sautant sur place, ils ont un œil sur l’épicentre et un autre sur les jeux. Le cercle du milieu correspond à celui des bourreaux passifs. L’oeil scintillant, la fougue placide, le commentaire acide, ils sont aux aguets, avides. Ni la proie ni le bourreau ne peuvent compter sur eux. Leurs mains doivent rester propres. Seuls leurs yeux s’exposent à la salissure verbale. Le cercle le plus rapproché de la tête de Turc ne compte lui qu’une poignée d’enfants. Emmenés par la maitresse des basses œuvres, ils frétillent, ils sont au supplice, comme électrisés. Elle, saisit très finement leur impatience. Elle joue avec même. Elle va la mener à son paroxysme. Il n’y a qu’ainsi qu’elle obtiendra exactement ce qu’elle attend d’eux. A son signal, leur voracité sera satisfaite.

Tout est donc très rapidement en place pour la persécution. L’attroupement a aimanté les curieux. Il s’agit maintenant de passer au plus vite à l’action. Trop trainer attirerait prématurément l’oeil des adultes. Trop se hâter gâcherait le spectacle.

A ma gauche, les deux maitresses n’ont encore rien vu. Le brouhaha de la cour couvre tout. Je les fixe avec insistance. J’ai l’impression qu’ainsi elles vont émerger de leur aparté. Que mon regard fera se retourner le dos qu’elles m’exposent. Mais rien. Là bas à quelques pas, la mise à mort sociale est en marche. Poings sur les hanches, la meneuse s’adresse à sa proie en la toisant de haut. Le contraste est saisissant entre le premier des cercles concentriques, presque exclusivement composé de blondinets, et l’épicentre avec ses tresses et sa peau noire. Ces mêmes tresses qu’une femme attendrie a dû mettre des heures à torsader et à enduire de beurre de karité sont flétries par une poigne avilissante. La tête de la victime s’effondre. Elle s’écroule sur sa gauche. Elle finit par se redresser avec peine, réussissant à tirer sa tresse pour ne pas être jetée au sol. L’agitatrice a profité de ces secondes de faiblesse pour poser un pied sur la chaussure trop cirée, trop gracieuse, trop admirable de sa victime. Le distingué, c’est son rayon. En plus d’être trop ostensiblement différente, cette effrontée ose lui faire de l’ombre. Le cri que pousse l’outrecuidante finit par arriver aux oreilles distraites des maitresses. Je suis restée interdite durant toute la scène, qui n’a pas duré plus de cinq minutes. J’ai l’impression d’être maculée de cette noirceur. Un mélange de dégout et de peur me ronge. Je n’ai aucune envie de me mêler à ce simulacre de divertissement enfantin. J’ai l’impression de ne pas être armée pour d’inévitables affrontements.

Les maitresses finissent pas s’interposer. Le bourreau et ses sbires les ont vues arriver. La meneuse a reculé d’un pas, s’est perdue dans la foule. Elle fond physiquement la menace de sanction dans la masse. Les aléas de la responsabilité, elle préfère les partager avec son public. Les adultes prennent le bouc émissaire par la main. L’enfant pleure mais ne dit rien. On lui humecte le visage en lui répétant que tout va bien. On la reconduit vers la cour. Elle continue de geindre. On s’agace confusément. Elle désigne son pied gauche. On retire la chaussure. On s’aperçoit qu’elle ne sanglote pas à plaisir. La boucle en acier de ses ballerines a marqué les chairs. Du haut du toboggan, celle qui a appuyé sur cette même boucle jette un œil vers sa victime avant de se laisser glisser.

(à suivre)

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