A suivre, Ecriture

#Nanowrimo2016 (suite)

 

L’heure des parents est toute proche. La maitresse est de plus en plus frénétique. De nouveau, elle nous aligne sur les bancs de bois formant un U. Rebelote. Ce placement absurde. Fille. Garçon. Fille. Garçon. Je surveille la progression du rouquin dans l’espace près des bancs et prends la direction opposée. A ma droite, un blondinet apathique occupe sa place comme un chiffon laissé sur un bord de table. Au moment où je m’assois, le brun plus que pataud fonce sur moi et prend la place à ma gauche. « On doit rester à côté » assène-t-il. Je n’ose lui dire que je me serais bien passée de cette règle qu’il invente. Je préfère tourner le regard vers la maitresse en serrant les jambes. Le contact physique avec mes voisins me répugne. Le regard que je lance vers la porte en dit long sur mon impatience. J’ai hâte de m’extraire de cet espace. Je prie intérieurement pour que ma mère figure parmi la première fournée de parents. Le second groupe est celui des retardataires. Sur le banc, les enfants affiliés à ces adultes haletants passent jusqu’à un quart d’heure à se tordre le cou, lorgnant vers la porte à la recherche de leur libérateur.

Mon sourire se fait triomphant, mes pupilles rayonnent quand la tête de ma mère passe l’encadrement de la porte. Je me précipite vers elle et m’apprête à quitter la classe. Elle s’empare de ma main et reste plantée là. Plus encore, elle se tourne vers la maitresse et s’apprête à lui parler. J’ai beau tirer sur son bras, arguer du fait que je meurs de faim, elle a décidé de s’enquérir de ma journée. Apostrophant la maîtresse, elle lui pose la question qu’elle fera sienne durant de longues années.

« La journée s’est bien passée ? »

L’institutrice esquisse un sourire et place une main sur ma tête.

« Oui très bien »

Le crâne sous pression professorale, je suis surprise de la façon dont cette adulte piétine mes sentiments, y préférant les siens. Le malentendu avec l’Education nationale commence là. Dans cet espace qu’on ne m’accorde pas. Dans cette main qui s’impose à mon crâne et m’intime l’ordre de rester à ma place d’enfant. L’adulte sait mieux que moi si ma journée a été bonne. Nul besoin de me le demander.

Je finis par soustraire ma chevelure à la pression avertie pour suivre ma mère qui tourne les talons, soulagée. Elle se saisit de ma veste sur le porte-manteau au-dessus duquel trône ma photo et s’inscrit mon prénom. Je retiens le bout de ma manche entre mes doigts repliés et ma mère me tend ma veste pour que j’y fourre mon bras. Elle est pressée. Dans le préau, elle a laissé ma petite sœur de deux ans sanglée dans sa poussette. Dans son ventre proéminent repose mon futur petit frère. J’ai tout aussi hâte qu’elle de déguerpir. Le « oh ! » qu’exhale la mère de la benjamine, tout juste arrivée, me fait à nouveau tourner la tête vers la classe.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

La mère a plié les genoux. Levant une tête effrayée vers la maîtresse, elle l’interroge du regard. Le t-shirt de sa fille est soulevée par son pouce et son index. Une lueur de dégoût strie ses pupilles. Les yeux de l’enfant ne quittent pas le sol. Elle semble ailleurs, comme échappée à travers l’observation des jointures du carrelage. Aucun adulte n’estime nécessaire d’interroger la première concernée.

« Ce n’est rien ne vous inquiétez pas… Elle s’est amusée avec une camarade et a mis des pastels dans sa bouche… Ca a coulé sur son haut… Mais c’est détachable… « 

Le mère ne sait que répondre. On a pensé à tout. On devance même ses interrogations. Elle dévisage sa fille un bref instant, se redresse, la prend par la main, remercie du bout des lèvres, et quitte la classe, dubitative mais suffisamment rassérénée.

Je tourne également les talons, entraînée par ma mère. Dans l’escalier qui nous conduit au rez-de-chaussée, j’admire le détachement avec lequel la malicieuse saute d’une marche à l’autre, s’agrippant à la rampe. En bas sa mère l’attend, impatiente et émerveillée.

(à suivre)

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