A suivre, Ecriture

#Nanowrimo2016 (suite)

 

Trop tard. Tandis que la maitresse tend une feuille à la directrice, ma camarade se tourne avec un sourire enjoliveur vers sa voisine de gauche. Elle n’a pas tout à fait trois ans. Nous la dépassons tous d’une bonne demi-tête. Depuis ma place, je ne peux entendre ce qu’elle lui dit tout bas. La benjamine de la classe esquisse un sourire sincère. Au signal de sa malicieuse voisine, elle ferme les yeux et montre ses minuscules quenottes. Autour de la table, on tend le cou avec délectation. Les sourires se font féroces. Un ou deux rares enfants tentent d’arrêter la main de la moqueuse. Quand la dernière-née de la classe rouvre les yeux, c’est pour mieux les écarquiller. Ses prunelles disent soudain son dégoût. Ses lèvres peinent à se décoller. Une grimace déforme ses traits. Elle finit par laisser couler un filament rougeâtre. Le cri qu’elle achève de pousser étire des filets baveux de couleurs incertaines. Je plaque une main écoeurée devant ma bouche.

Le déficit de surveillance n’a duré que quelques courtes minutes. Il a suffit pour faire ingurgiter plusieurs morceaux de pastels à une enfant pleine de spontanéité et de confiance. La maitresse se précipité, suivie de son assistante et de la directrice, plus en retrait. Aussitôt la malveillante s’agite, vole au secours de sa voisine. Je surprends avec un certain plaisir la ruade que lui décoche l’assistante pour saisir la main de la victime, lui plaquer un mouchoir sur la bouche et l’entrainer vers les toilettes. Le temps artistique s’engouffre dans les limbes du sabordage. La directrice a quitté le navire sur la pointe des pieds, son papier sous le bras. Les prétentions artistiques de la maîtresse sont immédiatement revues à la baisse. Inutile de revenir sur l’incident. La cible est écartée. Mieux vaut avancer pour effacer le camouflet.

Circulant entre les tables, les doigts entrelacés pour mieux cacher le tremblement de ses mains, elle attrape le cadran de sa montre entre le pouce et l’index, y jette un œil chiffonné, relève la tête et lance :

  • Les enfants vous allez tous prendre un feutre noir… Laissez les pastels, on n’en aura pas besoin finalement… Prenez un feutre noir… Voilà (elle a les deux bras en l’air, paumes en avant) Non Martin, pas le rouge… J’ai dit le noir… Le noir ! (elle se précipite, arrache le feutre rouge des doigts de l’enfant, lui en refourgue un noir en soufflant). Maintenant, sur la feuille blanche qui est devant vous, vous allez dessiner votre portrait… C’est compris ?… Vous allez vous dessiner vous-même… Et vous écrirez votre prénom en dessous… Allez les enfants !…

Et elle se remet à circuler entre les tables, les mains sans cesse occupées. Elle arrange ici une feuille. Redresse là un pot de crayons renversé. Elle finit par nous tourner à nouveau le dos pour se diriger vers son bureau, en tirer un mouchoir, tapoter ses tempes et son front avant de le lâcher au-dessus de la corbeille, lasse.

C’est ce moment que choisit l’assistante pour reparaître. Elle tient la benjamine de la classe par la main. Cette dernière semble dans un état d’angoisse proche de l’épouvante. Ses yeux ne quittent pas ses pieds, et l’avant de son t-shirt, originellement orange, est zébré de trainées sombres. Réinstallée à la gauche de la malicieuse, elle n’ose lever les yeux sur sa voisine et fixe sa feuille, comme désorientée. Elle finit par déplacer sa chaise de manière imperceptible, comme désireuse de s’éloigner physiquement de l’importune.

Les feutres noirs courent sur nos vastes feuilles. Chez certains, le geste est sûr, naturel. Chez d’autres, le trait se fait plus incertain, plus rompu. La maitresse s’empare de chaque œuvre achevée et la suspend à une corde qui court au-dessus de nos têtes et traverse la classe d’un mur à l’autre.

La journée touche à sa fin. Les autoportraits s’alignent de plus en plus nombreux sur le cordage. Je finis par y laisser le mien. Je suis loin d’en être satisfaite. Mais mon œil se pose sur d’autres dessins et aussitôt mon estime remonte en flèche. Sur certains autoportraits, les bras partent de la tête et semblent interminables.

(à suivre)

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