A suivre, Ecriture

#Nanowrimo2016 (suite)

 

2

C’est chaque fois le même rituel. Elle s’enthousiasme et sa ferveur contamine la classe. Elle s’enflamme et le feu qui l’anime enfièvre son auditoire. Une grappe d’enfants à ses basques, elle virevolte. Ouvrant tiroirs hauts et placards inaccessibles pour nos courtes pattes, la maitresse en sort papiers, feutres et pastels habituellement interdits. Sous nos yeux avides, elle passe une main fine et soignée sur les vastes feuilles pour les aplatir. La vision des affaires se déposant sur les tablées a aiguisé nos appétits artistiques. Pour certains, elle a décuplé leur soif destructrice. J’observe avec dégoût leur prise en main carnassière des outils. J’avise avec amusement le visage de la maitresse. L’euphorie qui rosit passablement ses joues tourne à l’inquiétude qui fait s’abattre sa main sur celles d’enfants trop empressés, puis à la franche douleur qui contrefait ses traits. Voudrait-elle que nous admirions ces outils qu’elle étale sans en approcher la main ? Impossible pour les plus agités de résister à l’appel de la tapageuse couleur, de la généreuse feuille immaculée.

Elle finit par tourner un visage implorant vers son assistante. Les importuns sont maitrisés. Vite, une chaise leur est offerte. Interdiction leur est faite d’en bouger. Ca leur apprendra à être un peu trop curieux et séduits par la nouveauté. Ouf, la maitresse peut respirer. Elle se redresse. Demande le silence. Tance ici et là quelques nerveux. Rectifie quelques trajectoires de jambes. Replace diverses feuilles face aux enfants. Elle finit enfin par reprendre son souffle et s’apprête à donner les consignes. C’est ce moment précis que choisit la directrice pour frapper trois coups à la porte avant d’entrer. Aussitôt les chaises râpent le sol. Certaines chavirent tandis que leurs occupants se dressent. Les traits de la maitresse s’éboulent. Ses épaules succombent. Le point de bascule venait d’être atteint. La sueur dégouline encore dans son dos et déjà elle va devoir repartir à la charge pour canaliser l’attention de ses 30 galopins. Le regard qu’elle adresse à son assistante en dit long sur son affliction. Elle fait signe aux enfants de se rassoir. Se dirige vers la directrice qui la prend à part.

Je suis placée près de l’entrée, à la première des cinq tablées. Depuis ma position, j’entrevois une lente désagrégation dans l’atmosphère. La fêlure est à peine perceptible. Elle parcourt les rangs dans un insaisissable frisson. Elle commence à déchirer le silence quand une petite fille, assise à la troisième table, se penche vers son voisin et lui chuchote quelque chose. Dans ses yeux, toute la fraicheur et la rouerie de l’enfant. La maitresse nous tourne le dos. Elle fouille dans un tas de papiers. Fait tomber quelques feuilles qu’elle froisse en voulant les rattraper au vol. Tourne la tête une demi-seconde pour s’assurer que sa seule présence suffit à museler la classe. Elle ne voit pas que la fêlure est devenue lézarde. Posée sur une chaise d’enfant d’où débordent ses fesses, l’assistante est trop occupée à satisfaire sa curiosité. La brèche est trop largement ouverte. Tous les éléments du désordre sont là, à portée de main. Un pastel carmin file sous la table, vite suivi d’un autre, safrané. La malice laisse place à la gabegie. Les yeux exorbités, j’observe le manège avec angoisse. Plus que le blâme qui risque de s’abattre sur mes camarades, c’est le sort réservé aux outils qui me préoccupe au-delà de toute logique. Les délicates barrettes de pastels sont là, enrobées d’un fin feuillet gris irisé. Elles sont pures, inaltérées. Dans les mains de ces malotrus, elles vont subir l’outrage suprême pour mes boyaux retournés. Le son mat du brisement sonne comme une déflagration à mes oreilles. Mon sursaut est à peine perceptible. Le regard que je jette à la maitresse, toujours en grande discussion, est un véritable appel à secourir les fournitures.

(à suivre)

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