A suivre, Ecriture

#Nanowrimo2016

 

3.

  • Hop hop hop ! Les enfants on sort !

  • Maitresse on est obligé de sortir ?

  • Ah oui ! Tu ne vas quand même pas rester seul ici…

Posée par un camarade tourmenté, la question emporte avec elle un peu du poids qui comprime mon cœur. Je ne suis pas la seule à craindre ce moment. Au moins un autre que moi le redoute. Mon trouble est partagé. Même si je n’exprime quant à moi rien de l’angoisse qui m’étreint. Mes ballerines raclent le sol quand je suis mes condisciples vers l’aire de jeux. Je suis la dernière à fouler ce sol spongieux sur lequel on me somme de m’amuser. Je préfère le quitter pour occuper l’extrémité du banc.

Ce banc, c’est à la fois mon meilleur allié et la source de mon désarroi. Mon refuge et ma tourelle depuis laquelle j’entrevois ces amitiés perfides et ces bassesses qui m’effarent. Les cruautés et petitesses enfantines m’indisposent autant qu’elles me révoltent. Je refuse d’accorder mon amitié au premier malappris. Mon accointance, il s’agit de la gagner. Il faut daigner venir me chercher dans ce coin reculé de la cour, sur cette extrémité de banc tâché d’excréments de pigeons. J’y dépose un coin de fesse avec un haut-le-coeur. Me dérider constitue l’étape la plus ardue. Le pli entre mes sourcils semble à la longue faire partie de mes traits. Toujours en retrait, observatrice sourcilleuse, j’en deviens transparente. Cet air sévère, constamment insatisfait, comme amer, est mon meilleur et mon plus pénible allié. Il fait de moi une marginale estampillée timide maladive. Ce qui arrange la lunatique et tatillonne que je suis. Ce qui attriste aussi l’hypersensible et bienveillante qui m’habite. Le lien amical me fait profondément défaut et envie. Il me plonge tout à la fois dans un vertige inouï, celui de la trop prudente défiance. Le bouclier protecteur est trop lourd à déplacer. Je reste tapie derrière, attendant que d’autres que moi le poussent. Peu sont prêts à la tâche. Quand ils s’y essaient, je souris en bloquant le mouvement du pied.

Observatrice assidue de leurs faits et gestes, je n’accorde que peu de crédit à mes camarades de classe. Ils ont tout à prouver, j’ai tout à donner. Le déséquilibre est tel que je suis immanquablement déçue. Peu d’enfants résistent à ma sélection, drastique. Mon niveau d’exigence est trop élevé. Je n’en ai pas conscience. Je fais peur. Je donne trop. J’attends trop.

Les adultes n’échappent pas à mon examen. Critique sagace de leurs attitudes et postures, je sens que j’irrite et déroute. Le banc que j’occupe, statique, muette, est situé juste à côté de leur lieu de rassemblement. Les deux maitresses qui, à chaque récréation, sont de garde pour surveiller la cour, ont pour habitude de s’appuyer sur ce seul et unique banc, d’y déposer leurs gobelets fumants de café. A la longue ma présence dérange. Je le sens. Leurs regards se font moins compatissants, moins amènes.

(à suivre)

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